Soupe d'épeautre, Wabi-Sabi et Henri Bosco

Voici donc, comme promis sur IG, la recette de la soupe d'épeautre concoctée par ma soeur Sophie, qui vit en Provence, cuisinière hors-pair, spécialiste du faire-avec-ce-qu'elle a-dans-son-frigo, médaille d'or dans l'art d'utiliser les restes, y compris ceux que j'aurais jetés depuis belle lurette.

J'ignore si cette recette est spécifiquement provençale, je sais juste que le petit épeautre est cultivé dans les Alpes de Haute-Provence, le Drôme, le Vaucluse et bénéficie d'une IGP (identification géographique protégée). Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais ça sonne sérieux.

Il faut donc des oignons, des carottes, des blettes (on avait des blettes donc on a mis des blettes), des tomates, des haricots verts, des blancs, et tout ce que vous voulez comme légumes, de l'ail et bien sûr de l'épeautre :
  

Et aussi, (là je prends des risques sachant que beaucoup d'entre vous sont végétariennes, s'il vous plait, ne frappez pas!!!), on peut ajouter de l'agneau, du collier si on veut juste donner du goût ou une souris d'agneau, ce qui est meilleur. Je dois avouer que ça donne un moelleux incomparable.

Hâchez les oignons, faites-les revenir dans de l'huile d'olive,



Faites la même chose avec tous les légumes et avec la viande, s'il y en a : 




On ajoute de l'eau (froide) et du bouillon de légumes bio pour donner du goût, les haricots blancs frais (sinon, il faut les faire tremper avant), et bien sûr l'épeautre.

Et on laisse cuire. Longtemps. Conseil de Sophie : laisser cuire, puis laisser reposer, puis cuire à nouveau, renouveler l'opération plusieurs fois. Le moelleux pénètre dans tous les ingrédients . J'ai essayé, ça change vraiment. Et puis c'est plus économique. Il faut du temps, alors prenez le temps!!!



 
Et voilà!!! 
On mange, on réchauffe, on recommence et à la fin, (surtout s'il y a de la viande), on finit ça en salade tiède.

Rien à voir, moins terrestre et sans transition : 

Un autre jour - toujours en Provence- en me promenant, je suis tombée sur une maison  abandonnée. 

j'ai toujours ce fantasme de réaliser quelque chose  dans l'esthétique du vieillissement, voire d'une certaine forme de décrépitude chic, dans l'esprit du courant Wabi-Sabi.




Seulement voilà, ça ne marche pas. Le triste, la rouille, la décrépitude, ça me met mal à l'aise. Simplement parce que -pour moi en tout cas- c'est de la copie. La mode du Wabi-sabi en a expurgé la profondeur et le fondement philosophique et spirituel. Et j'ai beau accumuler dans un dossier "Projets", des photos de bols ébréchés, de vieilles portes rouillées ou de branches en phase de pourrissement, je me sens complètement à côté de la plaque, un peu ridicule et beaucoup dans l'imposture, bobo survolant à coup d'images "tendances" une philosophie qui précisément nous dit de nous éloigner du diktat des modes et de cultiver une certaine forme de détachement. Je sens bien qu'il y a là pourtant, très au-delà des images de magazines ("le Wabi-sabi cartonne", j'ai lu ça un jour), quelque chose qui nous touche très profondément, de l'ordre de la vie qui passe et de l'impermanence,  qui s'adresse plus à la sensibilité qu'à la raison, qu'il se dégage de cette austérité et de ces imperfections une forme de pureté, de transcendance,  dont on voudrait saisir l'essence pour avoir accès à "autre chose",  à un "tout" plus vaste, à l'essentiel, à l'invisible.

Et cela m'a évoqué ce texte d'Henri Bosco qui parle en fait de poésie mais rejoint ces aspirations, et que je trouve magnifique  : 

"(...) C'est la quête des secrets. Or, que nous laissent supposer ces secrets multiples, sinon que tout se tient, que tout voit, que tout communique, que tout a un sens, et qu'on erre à ne pas croire en cette unité de la vie; bien plus que vie et mort sont deux branches d'un même tronc, et que finalement tout aboutit à l'unité de l'être, qui lui-même, fondu dans le non-être, est mystérieusement contenu par Dieu. Tout mythe poétique est un mythe religieux. Chercher à travers ces secrets, découvrir les communications invisibles au commun c'est aller vers ce que j'appelle le Paradis terrestre."

Lettre à Jean Steinmann, 1948 

Sur ces réflexions, je vous embrasse et je vous souhaite un très beau week-end!!!!

The end

 
Posté le 7 octobre 2017 sur "Ailleurs"


19 commentaires:

  1. Chère Marie-Paule ,
    A partir de votre soupe d’épeautre , aussi appétissante que roborative , vous nous parlez du wabi-sabi et du paradis terrestre .Est-ce le grand-écart ? J'ai cherché un lien entre les 3 et j'ai trouvé :la Provence . Le wabi-sabi vous ayant été évoqué par une maison abandonnée dans cette région .Félicitez la meilleure cuisinière de votre connaissance pour sa recette de saison!Comme vous , le wabi-sabi me met mal à l'aise, mais pour des raisons différentes.Mis à part l'esthétique , il me rappelle trop la pauvreté , l'abandon et le manque d'entretien des matériaux par négligence.Je préfère une série "Avant/Après",si le résultat est réussi ...Quant au paradis terrestre évoqué par Henri Bosco , écrivain avignonnais ,nous en avons la nostalgie (Adam quel grand nigaud !et Eve quelle tentatrice idiote!) Il nous reste l'espérance du paradis céleste .Et si je n'ai pas bien compris tout le contenu de la lettre d'H.Bosco , il y a une phrase qui me réjouit dans le Nouveau Testament: "...Toute grâce excellente , tout don parfait viennent d'en haut , du père des lumières ..." C'est dans l'épître de Jacques .

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Chère Isabelle, merci beaucoup de votre message. je crois que le frontière est très étroite entre la beauté des choses patinées par le temps et le ressenti d'abandon, de tristesse que vous évoquez. Chacun à sa propre frontière.

      Quant au lien entre le Wabi-Sabi et la lettre d'Henri Bosco, c'est effectivement la Provence, mais surtout ce que je ressens du besoin de transcendance.
      Je n'ai pas voulu publier l'intégralité de la lettre, qui était un peu longue, et ça n'était peut-être pas très clair.

      Très bonne semaine,

      mp

      Supprimer
  2. Plus qu'à trouver du petit épeautre et j'essaie. Elle me parait bien bonne cette soupe, pense le joli chatounet... Comme moi !
    Je découvre que je suis donc wabi-sabi ! J'aime les choses un peu usées, patinées par le temps ; je trouve du charme à un bouquet qui se dessèche dans son vase et prend d'autres formes moins majestueuses. Moi qui pensais que cela venait de mon côté scorpion qui renait de ses cendres... Merci de m'avoir instruite Marie Paule. Doux dimanche.
    Bertille

    RépondreSupprimer
  3. Cette bonne souplette me fait penser à notre délicieux minestrone Italien, quand au "wabi-sabi" tu as tant et si bien aiguisée ma curiosité, que je suis allée voir de quoi il en retournait chez l' ami google, et mine de rien je me suis aperçue tel Mr Jourdain dans le "bourgeois gentilhomme" qui lui même faisait de la "prose" sans sans rendre compte... j' étais donc une adepte bien modeste il va s' en dire du fameux "WABI-SABI" enfin un grand merci de m'avoir si joliment et intelligemment rendu un peu moins bête... bellissima giornata, armella

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Armelle, merci beaucoup de ton message. Oui, cette recette est assez proche du minestrone, qui est un pur délice également.
      Je crois que nous sommes beaucoup à aimer les choses patinées par le temps. Je me faisais juste le reproche de vouloir faire trop "mode" avec des choses qui, au fond, ne font pas partie de ce que j'aime vraiment. Difficile de résister aux modes...

      Très bonne semaine,

      mp

      Supprimer
  4. Chère Marie-Paule, bonjour et bon dimanche! Notre temps, enfin, il fait frais et c'est vraiment l'automne! Ça veut dire qu'on fait de la soupe chez nous! Je ne suis pas sûre si on peut acheter l'épeautre ici, mais je peux le remplacer peut-être avec l'orge. Quand même, les légumes et surtout l'huile d'olive sont les ingrédients principaux pour n'importe quelle soupe chez moi! L'autre jour, j'ai préparé un civet (sans vin) au saumon et aux flageolets blancs, garnit de basilic, de safran et bien sûr, à l'huile d'olive - à l'espagnole!

    Bon appétit mon amie! Anita

    RépondreSupprimer
  5. Je ne connaissais même pas ce terme de Wasi-Sabi comme quoi des tas de choses m'échappent en ce moment ;-) Mais je vois bien le concept. Mélancolie, nostalgie d'un temps passé et "forcément" plus heureux... Henri Bosco est un bon choix pour illustrer ces propos.
    Pour moi, c'est sûr que c'est triste d'ajouter de l'agneau à une recette qui me parait fort délicieuse sans cela. Depuis que je me régale sans viande, je n'imagine même plus pouvoir en manger à nouveau.
    Beau et doux dimanche.

    RépondreSupprimer
  6. Merci pour la recette de la soupe d'épeautre dans laquelle, pour ma part, j'ajouterai volontiers la souris d'agneau. Il ne faut pas perdre de vue que le concept japonais du wabi-sabi a pris ses sources, comme quasiment toute la culture Japonais dans le sacré : bouddhisme, zen, shintoisme. Il est certain que l'on peut trouver que c'est beau, inspirant, tout ce qu'on veut, mais que l'accès et les significations profondes nous sont difficiles. Mieux vaut donc s'inspirer de Bosco, plus audible à nos codes culturels.

    RépondreSupprimer
  7. Quelques jolies photos et ça sent bon dans ma cuisine!
    Sophie

    RépondreSupprimer
  8. Comme j'aime ce billet encore plus que les autres.. L'épeautre et le wabi Sabi me parle bien.. Merci Marie Paule

    RépondreSupprimer
  9. La saison des soupes est commencée mais cela fait bien longtemps que n'en ai mangé. Je me morigène pourtant, mais ...
    Le wabi sabi. Si je sais, à peu près, ce que cela recouvre j'ai bien peur de ne le savoir qu'intellectuellement. Là, ou il me semble le plus évident c'est dans la 'maison de thé' comme la conçue Sen no Rikyu.
    Bon appétit, cette soupe me semble délicieuse !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Cristiane, merci de votre message. je ne connais pas la maison de thé de Sen no Rikyu, mais ce que j'ai vu de cette esthétique semble très impressionnant. Un summum de beauté et d'équilibre qui appelle le recueillement et le silence.

      Très belle journée,

      mp

      Supprimer
    2. Merci pour cette bonne recette qui me tente bien mais surtout sans viande pour moi qui suis végétarienne.
      J'adore les photos de cette maison abandonnée, tout ce que j'aime. Dommage qu'elle ne reprenne pas vie.
      Bel après-midi
      Monique

      Supprimer
  10. 1 - WABI-Sophie coupe les carottes sur une planche usée avec un couteau qui a servi maintes fois. Elle est toute à sa préparation, rien d'autre. Ses mains sont ridées.Le mantra est le chuintement du couteau sur la planche.
    2-SABI-Son âme est lisse. Aucun secret, aucune séparation. L'usure, l'épluchure, la tâche sont beautés.
    Japonaise ou provençale - aucune importance...
    Des bisous d'une provençale qui connait le goût des soupes mijotées, souvent beaucoup plus modeste.

    RépondreSupprimer
  11. Merci Marie-Paule et Sophie pour cette recette à 4 mains, qui semble délicieuse et intuitive ! Fan de toutes sortes de soupes, je note, je note...!
    Pour le Wabi Sabi il semblerait qu'en plus d'un décor dépouillé et marqué par le temps, pour être cohérent l’Être qui vit en ce lieu doit pratiquer le lâcher prise total, n'être influencé par aucun diktat, et être pétri de philosophie zen...et j'en suis loin.
    C'est peut être pour cela, qu'en l'absence de cette cohérence, ces décors m'apparaissent un peu tristes.
    Merci pour cette belle réflexion. Je vous embrasse. Claudie.

    RépondreSupprimer
  12. On finit pas ne plus distinguer ce qui relève d'un effet de mode de ce que l'on aime vraiment. Notre vie entière, dans tous domaines, et à moins de vivre en ermite sur la montagne, est faite d'emprises et d'influences, à différents degrés. L'objet simple et patiné n'a de valeur à mon sens que s'il est imprégné d'affect. La cuiller à baratter de ma grand-mère, le jeu de boules en bois ferré fabriqué par mon arrière-grand-père, ne siègent pas dans mon petit 2 pièces parisien dans leur fonction ornementale, mais pour me rappeler d'où je viens, et m'apporter un peu d'humilité.
    Quant au potage...Tout me va à condition que l'agneau reste dans son pré ;-)
    Merci mille fois pour ces billets pleins d'humanité, d'humour et de réflexions que nous avons tant de plaisir à déguster.
    Belle journée !
    Dominique

    RépondreSupprimer
  13. J'aime les objets anciens qui ont vécu mais qui ont gardé leur âme ! C'est vrai que c'est assez subtile et que certains objets cassés ou abîmés ont bien plus l'air d'avoir eu la vie dure et ont été maltraités ! Mais je crois que tout dépend de l'objet en lui même! Un cadre ancien en bois doré qui a perdu quelques morceaux est bien plus beau qu'un cadre ikea qu'on a fait tombé et oublié dans un coin! Je crois que ce qui compte en fait c'est le ressenti de chacun ! Certains maisons abandonnées vous font rêver et d'autres pas peut être à cause d'une atmosphère qu'on perçoit ou pas !
    bien j’arrête de philosophie un petit au bonheur et je vous souhaite une bonne journée
    bien amicalement
    Sophie

    RépondreSupprimer
  14. Merveilleuse recette de soupe. Le petit épeautre est typiquement de Haute Provence, et les blettes, par ici, il y en a à foison. Des longues, des courtes. Se nourrir simplement, mais bellement.
    Merci pour cet article.

    RépondreSupprimer
  15. Quel riche billet Marie Paule, cette soupe à l'épeautre me semble être une merveille (je suis une inconditionnelle de ces petites blettes tendres), et puis cette phrase d'Henri Bosco qui m'émeut terriblement, il parle de ces communications invisibles, pourtant tellement présentes... Doux week end à toi, à bientôt Marie-Paule. brigitte

    RépondreSupprimer